RÉGLEMENTATION

Scope 3 et digital : ce que votre DPO ne sait probablement pas encore

Charlène Grenet

Charlène Grenet

Avril 2026  ·  8 min de lecture

Bureau d'entreprise illustrant le Scope 3 digital et les obligations CSRD pour les DPO

La CSRD impose un reporting Scope 3 détaillé, y compris sur les achats de services numériques. Les équipes conformité et DPO pilotent ce chantier. Mais les données sont dans les mains des équipes media, et les deux équipes ne se parlent pas encore sur ce sujet. Ce que ça implique, et comment combler le fossé.

Le malentendu structurel entre conformité et media

Quand la CSRD arrive sur le bureau d'un DPO ou d'un responsable conformité, le premier réflexe est de cartographier les postes d'émission Scope 3. Scope 3 catégorie 1 : les achats de biens et services. Les achats de publicité digitale en font partie, parfois le premier ou deuxième poste en valeur dans une entreprise orientée B2C.

Le problème : les équipes conformité savent que le digital est dans le périmètre. Mais elles ne savent pas comment le mesurer, ni où sont les données. Et les équipes media, qui ont les données, ne savent pas qu'elles sont attendues dans ce chantier.

Ce que sait l'équipe conformité
Le digital est dans le Scope 3 cat. 1
Il faut un référentiel documenté
La donnée doit être auditable
Le calendrier CSRD est fixé
Ce que sait l'équipe media
Les volumes d'impressions par levier
Les budgets par plateforme
Les formats diffusés
Les pays de diffusion

Ces deux équipes ont exactement ce dont l'autre a besoin. Mais sans pont organisationnel, le reporting CSRD sur le digital se construit sur des estimations forfaitaires, insuffisantes réglementairement, et inutilisables pour piloter.

Le risque CSRD principal sur le digital n'est pas d'avoir une empreinte trop haute. C'est de ne pas avoir de données du tout, ou des données non conformes à la directive.

Ce que la CSRD demande précisément sur le digital

La CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) s'applique progressivement depuis 2024. Elle repose sur les standards ESRS (European Sustainability Reporting Standards), notamment ESRS E1 pour les émissions de GES.

Les exigences concrètes pour le Scope 3 digital

Identification des catégories Scope 3 pertinentes

Pour la publicité digitale : catégorie 1 (achats de services). Pour le site web consommé par les clients : potentiellement catégorie 11 selon le modèle d'affaires.

Méthode de calcul documentée et sourcée

La directive demande une méthodologie explicite, avec les facteurs d'émission utilisés et leurs sources. Un forfait "x gCO₂ par euro dépensé en digital" sans justification n'est pas conforme.

Donnée auditable et traçable

Le commissaire aux comptes vérifiera que les données sources existent (extractions plateformes, ad servers) et que le calcul est reproductible. Un chiffre sans piste d'audit ne passe pas.

Cohérence dans le temps

Le reporting doit être comparable d'une année à l'autre. Changer de méthode ou de référentiel sans le documenter invalide la comparabilité, un critère central de la CSRD.

Ce que le DPO doit demander aux équipes media

Si vous êtes DPO, responsable conformité, ou directeur juridique en charge du rapport de durabilité, voici les questions à poser aux équipes media :

Les 6 questions à poser à votre équipe media

  1. Quels sont les leviers digitaux actifs cette année ? Liste exhaustive : search, display, social, vidéo, programmatic, email, affiliation.
  2. Quel est le volume par levier ? Budget et nombre d'impressions si disponible, par période.
  3. Quels formats sont diffusés ? Statique, animé, vidéo : le format impacte le facteur d'émission.
  4. Dans quels pays est diffusée la campagne ? Le mix énergétique local change l'empreinte de façon significative.
  5. Qui détient les données ? L'ad server, les plateformes directes (Google, Meta), l'agence ? Et sous quel délai sont-elles disponibles ?
  6. Existe-t-il déjà une mesure carbone ? Quelle méthode, quel référentiel, quelle granularité ?

Calendrier CSRD : qui doit agir, quand

Taille d'entreprisePremière applicationRapport publiéCe qu'il faut avoir en place
+500 salariés (EIP)Exercice 20242025Données 2024 collectées et structurées : urgent
+250 salariés ou +40M€ CAExercice 20252026Méthode en place en 2025, collecte en cours
PME cotéesExercice 20262027Temps de préparer, mais la méthode doit être définie
PME non cotéesPas d'obligation directe:Obligation indirecte via clients et donneurs d'ordre

La dernière ligne du tableau mérite attention : les PME non cotées ne sont pas directement soumises à la CSRD. Mais leurs clients grands comptes doivent déclarer leur Scope 3, qui inclut les achats de services aux PME. La pression va descendre dans la chaîne de valeur.

Ce qui différencie un reporting conforme d'un reporting insuffisant

Reporting insuffisant (risque réglementaire)

Estimation forfaitaire type "x gCO₂ par euro de budget digital"
Facteur d'émission sans source ni référentiel documenté
Donnée agrégée annuelle sans décomposition par levier
Méthode qui change d'une année à l'autre sans documentation
Donnée produite par l'agence sans piste d'audit disponible

Reporting conforme (exigences CSRD)

Facteurs d'émission sourcés : NégaOctet, ADEME Base Carbone, Greenspector
Granularité par levier, par format, par pays de diffusion
Piste d'audit : exports plateformes conservés, calcul documenté
Méthode stable dans le temps, avec documentation des éventuels changements
Données disponibles pour le commissaire aux comptes

Ce qu'il faut retenir

Le Scope 3 digital n'est pas un sujet media. C'est un sujet de gouvernance qui mobilise trois équipes : conformité (pour le cadre réglementaire), media (pour les données), et direction financière (pour l'intégration au rapport). Sans coordination explicite entre ces trois équipes, le reporting restera hors des clous, quelle que soit la bonne volonté de chacun.

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